Renaud Lavillenie connaît trop bien l’histoire de l’athlétisme et plus particulièrement de la perche pour ne pas apprécier l’éclat d’une médaille d’or aux Mondiaux, même sous un toit. Le perchiste clermontois, en décrochant le titre à Istanbul grâce à un saut à 5,95 m, a changé de statut. Les compliments de Sergueï Bubka et d’Elena Isinbayeva sont là pour le prouver. Une victoire acquise notamment grâce à un nouvel état d’esprit. L’élève de Damien Inocencio a marqué des points en Turquie sur la route des J.O. Interview.
Athle.fr : Quel regard portez-vous sur vos Mondiaux, avec quelques jours quelques de recul ?
Renaud Lavillenie : Je savoure vraiment ce titre. En fait, c’est la première fois que je rentre avec le sourire, en tout cas avec un sourire qui n’est pas forcé ! Il y a tout eu à Istanbul : la
manière, la performance. En deux jours, j’ai eu le temps d’être félicité par énormément de personnes, dont des gens très importants. Ça fait plaisir. C’est une très bonne étape. Il va falloir
continuer pour aller plus haut que tout le monde cet été.
Un titre mondial, ça n’est pas pareil qu’un titre européen…
Même s’il est en salle, il y avait quand même de la concurrence. La saveur n’est pas la même. Sur un palmarès, champion du monde ou d’Europe, mine de rien, c’est différent. Etre les deux, c’est
le petit bonus du week-end en Turquie.
Avez-vous revu votre concours à la télévision ?
J’ai visionné quasiment tous mes sauts, à l’exception de ceux ratés à 5,60 m et 5,80 m. Ils sont complètements différents par rapport à avant. J’avais l’habitude en compétition, jusque-là, de
réaliser des sauts avec le bassin assez haut, facilement dix ou quinze centimètres au-dessus de la barre jusqu’à 5,80 m. Là, ça n’a pas du tout été le cas. J’ai été à chaque fois en recherche de
sensations et de réglages. Et donc, du coup, le saut partait et passait, ce qui était l’essentiel, mais pas avec une grande marge au niveau de la hauteur. En revanche, il y avait une bonne
maitrise technique. Surtout, je me suis amélioré au fil de la compétition. Plus la barre montait, plus mon niveau progressait.
Votre entraîneur, Damien Inocencio, a eu le sentiment que vous étiez beaucoup plus dans votre concours qu’à Daegu, par exemple. Partagez-vous son avis ?
Je n’avais pas le même statut que lors des championnats précédents. Je manquais un peu de compétition. Du coup, je ne faisais pas le malin car ça pouvait passer ou casser. C’était à
double-tranchant. Je me suis vraiment mis dans le concours et j’ai d’abord joué le podium. Je suis resté dans mon truc. J’ai d’ailleurs eu un sentiment bizarre à la fin. Une fois que j’ai su que
j’avais gagné, la motivation a complètement diminué. C’est quelque chose qui avait beaucoup moins d’impact avant. J’avais déjà ressenti cela à Aubière, lors des championnats de France Elite.
Il n’y a plus que la gagne qui vous intéresse…
Au niveau national, oui. Au niveau international, il y a d’abord cette envie de médaille. J’ai appris que sur un championnat, que je saute 5,80 m ou 6 m, c’est la place que l’on va retenir. Ça
change beaucoup de choses dans la gestion d’un concours.
Après votre victoire, vous avez beaucoup insisté sur ces semaines lors desquelles vous n’avez
pas pu sauter, à cause de votre blessure à la main…
Ça a été une période très difficile. J’ai été privé pendant sept semaines de ma passion. J’avais hâte de réattaquer, je savais qu’il y avait des échéances toutes proches. Mais je n’avais aucune
idée de la manière dont j’allais m’en sortir. Il suffit de regarder les faits : il y a trois mois je me casse un os de la main, il y a un mois et demi je reprends tout juste l’entraînement, et il
y a un mois je retrouve la compétition. Tout s’est accéléré et j’ai réussi à devenir champion du monde comme cela. C’est un soulagement. Je n’ai pas eu la préparation idéale, contrairement aux
années précédentes, mais ça a quand même marché.
Quelle est la suite de votre programme ?
J’ai une semaine de vacances pour marquer la transition des saisons. C’était prévu, quoi qu’il arrive. J’aurai ensuite un bloc de trois semaines d’entraînement à Clermont, où je vais me refaire
un bon physique. Puis je partirai deux semaines au Portugal, une semaine à Monaco avant d’attaquer avec les Interclubs. Mes premières compétitions à la perche devraient avoir lieu fin mai.
Ce titre mondial en salle est-il important dans la perspective des Jeux olympiques ?
Evidemment, ça compte un peu. Le concours a été marquant pour moi avec ces barres franchies à 5,80 m, 5,85 m, 5,90 m et 5,95 m. Mes adversaires savent ce que j’ai réalisé cet hiver. C’est une
arme en ma faveur. Maintenant, il n’y a plus qu’à poursuivre l’aventure.
Avez-vous senti un changement dans le regard des autres après ce titre ?
Quand j’ai croisé Isinbayeva après son titre, elle était contente et m’a dit : Félicitations, tu l’as enfin ! Beaucoup de gens attendaient de moi cette victoire depuis trois
ans. Ça n’a pas toujours été facile. Et là, Bubka et d’autres m’ont lancé : Ça y est, tu l’as. Maintenant, c’est parti ! Je lis les déclarations dans les journaux, je vois ce que
disent mes adversaires directs. C’est flatteur. J’ai aussi été assez élogieux quand Steve (Hooker) dominait. Dans le milieu de la perche, il y a du respect entre nous. On verra ce qui se passera
dans cinq mois mais c’est quand même plaisant de savoir que quelqu’un comme Bubka va porter beaucoup d’attention à ce que je réalise et être content de mes résultats. Rien que pour cela, j’ai
envie d’aller encore plus haut.
Propos recueillis par Florian Gaudin-Winer pour athle.fr
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